Sur le
chemin du retour, deux malencontreux croisiéristes insatisfaits dans leurs
petites chaloupes à rame, les historiens « à compétence minimale » Mathieu et
Deschênes ont osé, tour à tour, interpeler le capitaine maître à bord après
Dieu. Une tempête s'ensuivit, transformant la magnifique cathédrale des mers à
coque de verre fragilisée depuis ses débuts en un navire amiral pourfendant les
eaux tumultueuses du Saint-Laurent, tous canons armés.
Le
cuirassé arrimé à son port d'attache, à Montréal, où logent officiellement ses
officiers depuis 2004, la réaction fut cinglante. La colère rendant souvent
aveugle, le ton a monté et les réponses données sont aussi étonnantes
qu'inattendues aux oreilles du client praticien du métier que je suis et
ex-moussaillon pendant 7 ans de l'ex-grand voilier Archives nationales du
Québec (ANQ).
Comme
observateur sur les quais, cette polémique qui permet à chacun d'illustrer la
richesse de notre langue commune, cache un malaise plus grand. La pointe d'un
iceberg : résultat de la fusion (de la dilution serait l'expression plus juste)
de l'institution que sont les Archives d'une nation dans l'océan d'un
patrimoine documentaire global et universel, démocratiquement accessible,
contribuant à l'épanouissement des citoyens!
En tant
qu'historien de formation et surtout de spécialiste de la gestion documentaire,
j'ai décidé de consulter les archives électroniques de la timonerie pour
appuyer mes affirmations qui ne sont ni hargneuses, ni grossières.
Réglons
d'abord la question du déplacement de la direction des ANQ vers Montréal :
avant la fusion, le conservateur en chef et le conservateur-adjoint responsable
de « l'action régionale » avaient leurs bureaux permanents à Québec, dans
l'édifice de la Maison des Archives (hé oui, c'est ainsi qu'on l'appelait à
l'époque). Aujourd'hui, quand les titulaires de ces postes demeurent à Montréal
et ne sont à Québec que quelques jours par semaine, on conviendra qu'il est
difficile de ne pas réagir à l'affirmation que « la direction des Archives
nationales n'a pas bougé de Québec».
Que la
mission du Centre d'archives de Québec, nommé simplement comme centre «
régional » dans le site WEB de la société d'état, ait été renforcée en lui
confiant « l'orientation des archives publiques sur le territoire québécois »
n'en fait pas pour autant le siège social prestigieux d'antan. Ce n'est pas le
déplacement des documents qui inquiète, c'est celui du centre de décision, s'il
en reste un.
Il faut
bien se rendre à l'évidence : les Archives nationales du Québec n'existent
plus, elles n'ont plus de personnalité. Elles sont devenues une Direction
générale des archives, au même niveau que les autres directions de gestion
interne (administration et technologies de l'information). L'organigramme en
date du 5 novembre 2007 nous laisse même croire que ses fonctions de conservation
et de diffusion en ont été extirpées! Et ne cherchez pas sur le site WEB les
textes des allocutions du conservateur et directeur général, il n'y en a que
pour le capitaine!
Et si on
faisait un peu d'histoire : saviez-vous que les Archives nationales du Québec
n'ont pas d'histoire? L'historique de l'institution, bien caché dans la cale de
la page d'accueil du site WEB, ne débute en 1967, année de création de la
Bibliothèque nationale du Québec (BNQ). Pierre-Georges Roy, premier archiviste
du Québec en 1920 : jamais existé. La Loi
sur les archives en 1983 : certainement un malencontreux oubli de la part
du patron du webmestre! Cependant, rien ne manque dans l'énoncé des faits
marquants de l'évolution de la Bibliothèque nationale, de la Grande
bibliothèque, de la fusion BNQ/ANQ.
Consultons
le rapport annuel 2006-2007, lui aussi en ligne : 6 pages sur 110 relatent les
activités liées aux archives. Ne cherchez pas les rapports annuels des Archives
nationales du Québec produits avant la fusion de 2004 : ils ne sont pas
disponibles. Ceux de la Bibliothèque nationale, en partie oui. À moins que le
tout soit perdu dans la complexité du site WEB. Définitivement, il n'y en a que
pour la fonction « bibliothèque ». Vous me direz que ce sont des détails, des perceptions.
Je vous dirai que les documents, les archives, parlent par elles-mêmes.
Comment
en sommes-nous venus là? Comment l'association professionnelle qui regroupe les
archivistes du Québec a-t-elle pu se laisser monter un tel bateau? Et les
autres historiens, clients des archives, sources premières de leurs
contributions sociétales, ont-ils perdu leur voix? Aucune nation qui se
respecte n'aurait accepté une telle rétrogradation. Mais il faut croire qu'au
Québec on s'est laissé influencer par le gouvernement fédéral. Le Canada, cette
nation fière d'habiter le «plusse meilleur pays du monde», a aussi fondu ses
Archives nationales à sa Bibliothèque nationale mais pour un motif idéologique
: créer une grande institution qui ferait du nation building, au service de la
propagande en faveur de l'unité nationale. Québec l'a imité, mû par son obsession
de réduction de la taille de l'État. De tels exemples ne pullulent pas dans la communauté
archivistique internationale qui est généralement jalouse de la place qu'elle
occupe dans la préservation et la diffusion de la mémoire collective.
De 1976 à
1984, j'ai apporté avec mes collègues de l'époque, ma mince et dévouée
contribution professionnelle au rayonnement national et international des
Archives nationales du Québec. Aujourd'hui, je m'inquiète pour l'avenir. Comme
plusieurs, j'ai bien voulu croire que la constitution de la nouvelle société
d'état allait permettre enfin aux ANQ de se développer et d'assumer pleinement
sa mission et à s'imposer en tant qu'institution nationale au sein de la
Francophonie. Aujourd'hui, j'en doute.
Le 400e anniversaire
de Québec était une belle occasion pour la direction de BAnQ de démontrer la
justesse de la décision gouvernementale de fusionner les deux institutions en
prenant le leadership de l'organisation, à Québec, au cœur de la fête, d'une
méga-exposition multimédia sur Champlain et son temps. Elle aurait pu impliquer
les grandes institutions muséales et archivistiques et les historiens d'ici et
de la France pour faire en sorte que Québécois de toutes origines et nouveaux
arrivants soient sensibilisés à l'unicité de l'événement : l'installation du premier
établissement permanent francophone en Amérique qui fait de nous tous des
Québécois. Car le 400e, c'est plus que des spectacles et des tournois de hockey.
C'est la célébration de la naissance d'une nation!
Le
rendez-vous est manqué. Mais le malaise demeure. Il est à souhaiter que
d'autres voix osent apporter leur grain de sel, si petit soit-il, critique et
malgré tout constructif afin de redonner aux Archives nationales du Québec la
place qu'elles doivent occuper et le rôle qu'elles doivent jouer en tant que
Mémoire des Québécois, au sein ou non de BAnQ.
Contexte :
la fusion de la Bibliohèque nationale du Québec et des Archives nationales du
Québec
